Faire parler un texte
Dissertation de Philosophie, Concours des Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles de Commerce, Epreuves d'HEC (2017)
"Je serai la bouche des malheurs qui n'en ont point", écrit Aimé Césaire dans son Cahier d'un retour au pays natal. Le poète souhaite dans son recueil se faire le porte-parole du peuple noir et dénoncer les atrocités de l'esclavage. Il fait ainsi littéralement parler ses textes en leur donnant un moyen d'expression, une bouche. Mais que signifie "faire parler" un texte ? Doit-on entendre l'expression au pied de la lettre ? La formulation évoque en premier lieu une contradiction assez évidente entre le verbe parler, qui renvoie à une marque d'oralité, et le nom texte associé à l'écrit. Comment rendre audibles des mots couchés sur le papier, figés et inexpressifs ? Un texte ne parle pas, il est et il se lit. La notion de parole renvoie toutefois à un contenu plus riche que la simple idée de son. Parler peut concerner la communication en général, le transfert d'information ou d'émotion.
De même, parler signifie également entendre, ou être entendu. Un texte a peut-être des choses à nous dire et il faut le questionner pour le faire parler. Est-ce faire parler un texte que de résoudre un texte à trous ? Faire parler, est-ce "saisir le sens" ? Une autre interrogation pouvait porter sur le sujet qui est censé lire ce qu'il voit écrit. Tout le monde peut-il faire parler un texte ? Et n'importe quel texte? N'y a-t-il pas là un enjeu de pouvoir ou de connaissance ? Un texte peut-il être écrit pour n'être entendu que par certains ? Comment, par quels procédés faire parler un texte ? Dans quel but ?
En somme, dans quelle mesure peut-on estimer qu'un texte parle, et comment “l'entendre”? Faire parler un texte peut simplement consister à mettre en voix une parole écrite (I), mais aussi à tirer une analyse ultérieure à un message qui a été écrit au préalable (II). Dès lors, qui peut réellement rendre parlant un texte et en tirer toutes les subtilités, pour s'en protéger ou s'en délecter ? (III).
Même si la première idée qui nous vient aujourd'hui avec la notion de texte est "muette", l'écrit a longtemps été considéré comme une manière de prolonger les paroles orales. L'écriture a été inventée par nécessité purement comptable et pour alléger le fardeau des savants et des aèdes qui devaient garder en mémoire une quantité relativement imposante d'informations. Sans mise à l'écrit, les huit-mille vers de l’Odyssée n'auraient peut-être pas survécu à l'épreuve du temps. Dès lors, faire parler un texte peut simplement renvoyer à l'idée de lecture à voix haute, que la lecture silencieuse ou "dans la tête " a aujourd'hui supplanté. Sauf accumulation de consonnes ou écriture illisible, tout texte peut alors être mis à l'oral.
Cependant, faire parler un texte c'est aussi le rendre vivant, le sortir de la torpeur immobile de l'écriture et cela nécessite parfois de l'entraînement. Au théâtre par exemple, les comédiens doivent faire vivre le texte plutôt que simplement le dire, et la performance ne sera pas vécue de la même façon par le spectateur selon la qualité de la prestation. En effet il ne s'agit pas uniquement de diction, qui doit être claire et compréhensible, mais également d'attitude corporelle dans son ensemble. C'est d'ailleurs ce qui différencie le bon du mauvais acteur, une manière d'être le texte et non pas de la dire. Pour donner à un texte l’illusion d'une présence physique, c'est-à-dire faire oublier le texte avec le contexte et l'histoire, un comédien doit parler avec son corps et exagérer ses mouvements. Tout le monde ne peut donc pas bien faire parler un texte, que ce soit par absence de talent ou par incapacité physique. Il faut donc que certains soient en mesure de le faire.
En effet, on ne peut parfois même pas lire un texte, et l'entendre devient alors la seule manière d'y augmenter. Dans le cas des aveugles par exemple, l'existence des livres audio leur permet de lire avec un autre organe que les bien voyants. On fait alors parler le texte qu'un auteur a écrit pour le mettre à la disposition de tous. De la même manière, l'option qui permet de faire lire à une voix préenregistrée un texte sur des logiciels de traduction est très utile pour progresser en se confrontant aux accents d'une langue étrangère. Faire parler un texte c'est le rendre accessible à tous de la façon la plus naturelle qui soit et sans effort, en l'écoutant. Il existe de fait une différence notable d'intensité d'action entre la lecture et l'écoute. Un texte écrit peut être discriminant pour l'analphabète, alors que l'oral gomme les difficultés de compréhension.
Faire parler un texte, c'est donc le partager, sortir du cadre de la lecture solitaire pour mettre en commun - de la manière la plus réussie possible - l'information qu'il contient. Mais faire parler, n'est-ce pas aussi analyser cette information ?
Un texte écrit présuppose une différence de temporalité entre le moment où il est inscrit sur un support, et le moment où il est lu. Lorsque ce laps de temps s'allonge, le lecteur peut alors avoir des difficultés à comprendre le texte, et le faire parler revient à exhumer ses secrets. Pour Elizabeth Roudinesco "ce que l'historien exige, c'est un texte". En effet, il est la seule preuve tangible d'un évènement, les rumeurs et les traditions orales n'étant pas suffisamment rigoureuses pour un scientifique. La découverte du passé se bâtit donc à mesure que les textes relatant l'Histoire sont percés à jour, même si cela est plus complexe quand lesdit texte sont indéchiffrables. A l'aune de la difficulté de la tâche on peut dire que Champollion a par exemple fait parler la Pierre de Rosette. Comprendre un message sans disposer des clefs de langage nécessaire est une science complexe, ce qui signifie que seuls certains experts en sont capables. Qui pourrait prétendre avoir fait parler les messages codés des nazis avant qu'Alan Turing ne mette au point sa machine ?
L'explicitation d'un texte peut également être complexe dans les références qu'il utilise. Faire parla les écrits d'un philosophe réputé incompréhensible est d'autant plus difficile qu'il se réfère souvent à ce qui a déjà été écrit; ainsi l'écrivain Borges affirmait-il pouvoir reconstituer la bibliothèque universelle à l'aide d'un unique livre. En remontant chaque idée du texte à celle qui a influencé l'auteur, on pourrait alors théoriquement faire parler la totalité des écrivains de l'Histoire. On retrouve alors l'idée selon laquelle le temps accorde aux textes des subtilités supplémentaires pour le lecteur temporellement éloigné de l'auteur. Certaines paroles peuvent de fait se perdre dans les siècles pour ne surgir de nouveau que bien plus tard, comme nous le conte Rabelais dans son Quart Livre avec l'épisode des paroles dégelées. Pantagruel et ses compagnons voguant sur une mer gelée entendent des voix qui paraissent sortir de nulle part avant de se rendre compte que ce sont les vertiges sonores d'une ancienne bataille piégés par le froid qu'ils perçoivent. Le passage peut évoquer des textes perdus qu'on ne fait parler que des siècles plus tard, à l'image de la pensée des philosophes grecs qui refait surface à l'Antiquité.
Mais une fois encore, la compréhension d'un texte renvoie à une activité ésotérique qui ne pourrait être effectuée que par certains élus. Faire parler un texte serait dès lors relatif à un travail de vulgarisation pour que, comme si on l'entendait, un texte soit compris par tous. Tel est le rôle de l'éducation et de l'école, qui se propose de donner aux élèves les moyens de lire le sous-texte d'un écrit, quel qu'il soit. Pour qu'une société se modernise il faut qu'elle soit éduquée, et Pierre Bourdieu reproche justement aux institutions éducatives de perpétuer un ordre social qui ne serait voué qu'à se reproduire. Pour lui les codes sur lesquels la réussite scolaire est basée ne permettent de faire parler les textes qu'à un nombre restreint d'élèves les possédant. L'enjeu est alors de donner à tous les mêmes chances de comprendre le monde sans distinction de milieu d'origine. Les professeurs ont pour mission de faire parler la connaissance pour tous ceux qui sont en droit de la posséder.
Bien que peu d'individus soient en mesure de tirer tout le sens d'un texte, il faut que la société dans son ensemble soit formée à analyser et à comprendre. Mais que peut-il y avoir à comprendre dans un texte ? N'est-ce que de la simple information ?
Si un auteur peut écrire sans intention particulière, nombreux sont les textes qui ont un sens caché pour le néophyte. Ce sens peut aller de la simple ironie à la dénonciation violente, bien cachée dans un message visiblement anodin. Les célèbres Fables de La Fontaine sont un exemple assez représentatif de cette volonté de faire parler un texte, lui faire dire quelque chose. Il faut en effet lire à deux fois pour voir dans ces fables la critique du Roi et de la cour. Cet implicite présent à l'écrit est souvent bien plus perceptible lorsqu'il est parlé, et c'est pourquoi une part de mystère supplémentaire est contenu dans les mots d'un texte. D'une part, et on retrouve La Fontaine, les mots peuvent posséder plusieurs sens, ce qui rend plus aisé pour l'auteur le fait de faire passer un message subliminal. Ceci est particulièrement vrai pour des mots complexes ou rares comme les philosophes peuvent employer ou créer, ce qui leur donne un pouvoir supplémentaire. Un pouvoir qui peut d'ailleurs s'avérer dangereux, comme le montre la critique que fait Vladimir Jankélévitch à Martin Heidegger sur le fait de cacher des messages et des idées d'extrême droite dans ses textes. Grâce à son prestige et à la complexité de sa plume, Heidegger pourrait en effet faire parler les nazis sans se préoccuper de quelconques reproches, puisqu'il peut simplement nier avoir signifié un sens particulier dans ses écrits. Si l'on peut alors se méfier de l'écriture de tout auteur obscur en gardant en tête qu'il peut faire parler son texte à notre insu, que penser de Louis-Ferdinand Céline, écrivain reconnu pour sa manière d'imiter la langue parlée - et donc plus "simple " que celle de Heidegger- mais également antisémite ?
Comment se prémunir des messages subliminaux quand ils peuvent provenir de tout texte ? C'est justement l'éducation qui joue ce rôle : d'apprendre à faire parler les textes qui font eux-mêmes parler des idées plus ou moins sombres. Ce n'est que grâce à la connaissance que la société s'éloignera d'une possible manipulation.
Dans un autre registre, la seconde caractéristique des mots est leur part d'ineffable, à savoir tout ce qu'ils ne disent pas. Si des auteurs peuvent faire parler leur texte de telle sorte qu'ils sèment le trouble, d'autres et particulièrement les poètes peuvent créer des émotions positives grâce à leurs écrits. Eux-seuls sont en mesure de faire dire : "ce texte me parle", comme s'il résonnait d'une manière particulière pour le lecteur, en faisant surgir l'ineffable de mots communs. Pour Charles Baudelaire, le poète sait "faire de l'or avec de la boue", c'est-à -dire transformer la matière brute et sans intérêt que sont les mots pour en faire émerger des émotions. Il sait rendre un texte "parlant”, à la fois plaisant et compréhensible à tous. De plus, il sait "lever le voile sur les choses" selon l'expression de Bergson, outrepasser l'usage conceptuel de mots pour écrire la réalité au plus proche de la manière dont elle est ressentie. Il maîtrise les codes de la langue qui lui permettent d'être une sorte de prophète ou de voyant, comme Césaire qui ordonne la création d'une identité noire :
"Et à mon tour dans l'air
Je me lèverai un cri si violent
Que tout entier j'éclabousserai le ciel
[...]
Je commanderai aux îles d'exister.”
Comme pour son poème au sujet des malheurs sans bouche, Césaire sait faire parler son texte pour qu'il ait une force particulière et une volonté sensible par le lecteur.
Que ce soit pour inciter à la remise en question ou à la haine, ou pour faire ressentir des émotions, les écrivains et les poètes sont donc en mesure de faire parler leurs textes au-delà de leur signification basique.
Ainsi, faire parler un texte n'est pas seulement le transcrire à l'oral - bien que ceci puisse être vertueux - mais bien en chercher les significations les plus profondes, pour pouvoir interpréter au mieux et au plus proche du sens voulu par l'auteur cet écrit. Toutefois, faire parler un texte peut également être une caractéristique de l'auteur lui-même, qui peut insérer des sens qui seront compris ou non par le lecteur. Dès lors, même si tout le monde ne peut faire parler en texte à la manière d'un poète, chacun devrait être en mesure de savoir analyser les messages parfois cachés dans un message, grâce à une certaine sensibilité à laquelle l'école forme. En ces temps de "faits alternatifs " - selon l'expression de Donald Trump - et de retour de la propagande, cette capacité d'analyse pourrait être essentielle dans notre société.
