Achille Morin Lemoine

Notes sur l'intérêt et les limites du voyage

Fondamentalement, quelle différence existe-t-il entre le fait de regarder un paysage en photo, découvrir un pays à travers un guide papier ou un reportage filmé, voir une vidéo touristique promotionnelle ; et être en personne sur les lieux ? Contempler le panorama du haut de la montagne ou depuis la galerie d'art, en quoi est-ce si différent ? Le touriste fraichement descendu de la Jeep qui l'a conduit au spectacle l'apprécie-t-il plus que depuis son canapé ?

Pourquoi le tourisme ?

Je tire ces réflexions d'une expérience personnelle assez perturbante. 

Aventurier dans l'âme, rêvant de jungle et d'idoles perdues, friand d'expéditions pittoresques et sauvages, je fus enchanté à l'idée de partir visiter une terre aussi proche de la forêt vierge que le Brésil. Je me plaisais à imaginer cette étendue verte, tantôt sombre tantôt chatoyante, courir jusqu'à l'horizon et entrecoupée seulement par quelque fleuve argenté. 

Quelle ne fut pas ma déception, une fois seul face au tableau tant de fois mis en scène, autant en rêve qu'à partir d'images d'autres visiteurs, de ne rien ressentir d'extraordinaire. 

Non que je ne fusse pas impressionné par la taille des bosquets ou par les fervents cris de la faune locale, mais la simple vision de ce paysage n'éveillait en moi aucun sentiment d'exaltation, aucune transcendance. Cette vision que j'avais chérie bien longtemps avant mon voyage se révélait aussi banale à mon cœur que la vue quelconque de mon quotidien. 

Pourquoi alors faire l'effort de se déplacer dans la contrée de nos rêves si l'imaginer et la découvrir au travers de supports virtuels procure plus de satisfaction ? Rousseau me semblait alors bien clairvoyant avec sa célèbre formule "On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère".

À l'heure de la réalité augmentée voire virtuelle, quel intérêt porter au dépaysement physique ? Certes, nous pouvons ici ajouter un paramètre fondamental du voyage, celui de la rencontre : tisser des relations avec autrui peut être une raison suffisante pour souhaiter chercher d'autres horizons. Mais sans cette optique humaine, les temples d'Angkor Vat comme les marbres d'Athènes ou les glaces du Baïkal paraissent au moins aussi beaux via une interface virtuelle.

Ce constat pose également la question de la conservation des splendeurs de ce monde, fussent-elles d'origine naturelle ou culturelle. Suffit-il de consigner toute la diversité terrestre sous forme de données, et de les dévoiler à la demande à qui veut découvrir ce patrimoine ? 

Une nouvelle forme de tourisme, statique, pourrait apparaître, avec un avantage économique et un gain de temps certains. On imagine sans peine comment des émissions de télévision ou des stories de réseaux sociaux pourraient remplacer le tourisme. C'est d'ailleurs ce qui se produit déjà en partie aujourd'hui en un sens. 

En effet, le voyageur n'a jamais eu autant d'informations sur sa destination qu'à notre époque via les guides, les reportages, les exemples d'autres touristes… L'effet pervers et paradoxal auquel nous assistons pourtant est l'envie d'un individu, partant par définition à la découverte d'autre chose que son quotidien, de reproduire exactement ce qu'il a vu sur les réseaux sociaux ou à la télévision. Nous vivons dans un monde où des destinations apposent des marques au sol de certains points de vue afin que chaque passant puisse prendre la même photo que celle de sa célébrité préférée… 

Le "voyage statique" évoqué plus haut ne paraît plus si lointain. Pourquoi donc continuer de voyager de manière classique ?

Une forme de récompense

Je pense d'abord qu'il existe une valeur de récompense dans le voyage. Cet argument ne s'applique pas toujours, mais il me parait hypocrite de dire qu'on peut effectuer tout un séjour sans le moindre effort, à moins d'être extrêmement riche. Dans la majorité des cas, un voyage est un événement gagné. 

Financièrement d'abord, puisque faire du tourisme est coûteux. Et même lorsque l'on parvient à voyager à moindre frais (stop, couchsurfing, emploi passager), ceci s'obtient grâce à un effort physique ou au moins intellectuel : il faut donner de soi quand on n'a pas d'argent.  Un voyage est dans la plupart du temps gagné physiquement également, on part rarement pour ne faire absolument rien dans le lieu de destination. Osez me dire que vous ne prenez pas de chaussures de marche dans votre valise, même si vous partez pour une île paradisiaque où seule la plage vous intéresse… Et si c'est le cas, vous n'effectuez pas un voyage, seulement un repos dépaysant (ce qui n'est en aucun cas péjoratif !).

Toujours est-il que ce sentiment de profiter d'une récompense à un effort que l'on a effectué, quel qu'il soit, me semble être une bonne raison de faire le déplacement soi-même. Ceci contre donc l'idée que les voyages virtuels offerts à nous gratuitement et sans effort (je pense aux vidéos de voyage) pourraient nous suffire.

J'en viens alors à la deuxième partie de ma réponse. Quid des relations que nous forgeons au fil de nos pérégrinations ? Certes, on peut encore une fois répliquer qu'on ne tisse pas systématiquement des liens puissants avec le personnel de l'hôtel, mais de manière générale on conviendra que partir à la rencontre d'autrui est enrichissant.

La discussion avec une autre culture permet l'acquisition d'une vision différente du monde et de son propre voyage, que l'on débatte avec des locaux qui n'ont jamais quitté leur terre ou de grands globe-trotters. Il est toujours bénéfique de confronter ses vues avec l'étranger qui ne baigne pas dans ma culture, et que je ne peux pas forcément rencontrer au coin de ma rue.

À propos de vue, il existe une immense différence entre le voyage et le reportage. Il s'agit de la notion de point de vue. Se déplacer par soi-même et agir en conséquence (changer d'itinéraire à l'aller et au retour d'une ballade, faire un détour si l'envie s'en ressent, faire demi-tour…) est infiniment plus enrichissant que de suivre le sentier tracé d'un journaliste ou d'un quelconque vlogueur. 

Richesse dans l'immédiateté du voyage d'abord, mais aussi pour l'esprit critique global du voyageur qui évolue positivement grâce au choix qu'il est amené à faire, d'où la fameuse ouverture d'esprit de celui qui voyage. Combien d'expériences avez-vous vécues en s'aventurant sur une piste inconnue ? Quelle fut votre joie de fouler la piste où -en apparence du moins- personne n'avait marché avant, quel restaurant fantastique avez-vous découvert en vous trompant sur le GPS ? 

Pour ma part, je relativise aujourd'hui ma déception face à la forêt vierge en sachant que peu d'étrangers s'étaient sûrement aventurés jusqu'à mon point de vue. Un des éléments clef du voyage se situe dans sa part d'inconnu, qui tend malheureusement à s'amenuiser avec le temps.

La satisfaction des sens

Voyons enfin un dernier fragment de réponse. Et si la richesse du voyage pour nous Hommes provenait des sensations que notre corps est en mesure d'éprouver ? Se délecter à la vue d'un océan turquoise sur un écran HD est une partie du spectacle, qui peut éventuellement être complétée par le bruit enregistré des vagues et des oiseaux sur un film. 

Mais qu'en est-il du ressenti du sable chaud sous la plante des pieds, de l'odeur si particulière d'une étendue d'eau salée et du goût des fruits tropicaux que l'on trouve par hasard sur la plage ? Peut-être la saveur du déplacement se trouve-t-elle en la réunion de tous nos sens au service d'un souvenir futur autrement plus complet que le simple visionnage d'un Vlog sur YouTube. 

Mais si, pour pousser à bout la logique ainsi engagée, la technologie parvenait finalement à reconstituer tous les éléments évoqués ? Si s'enfermer dans une pièce spéciale nous procurait autant de données sensorielles que la réalité, pourquoi la préférer au virtuel ?  La réponse est simple : dans le risque. 

Risquer c'est exister

En vivant derrière une vitre, on ne sait pas vraiment le risque que l'on prend. Le virtuel propose une expérience recommençable à l'infini, qui ne se préoccupe pas de la dangerosité de la situation. Si mon intégrité physique est de toutes façons sauve, il est vrai que je ne tire point la jouissance à être où je suis, et à savoir que je n'y serai bientôt plus.

Avec une consommation de l'acte de voyage immédiat, pouvant potentiellement être vécu autant de fois qu'il nous plaît et sans danger, le tourisme perd tout intérêt. Pourquoi aller voir la Patagonie si je peux tout aussi bien le faire dans une heure, demain, le mois prochain ? Cette amertume peut également s'appliquer à la richesse, qui permet une consommation de toute chose jusqu'à satiété, et qui fait perdre à l'action même de consommer toute signification.

Ainsi semble-t-il que les inconvénients du voyage -coût, organisation, effort, durée toujours trop courte…- en soient le piment et l'intérêt : en allant découvrir le monde par mon initiative et ma personne propre, en temps limité et au détour de rencontres, j'acquiers un bagage double, dans l'instant et dans le souvenir forgé.

Pour finir, j'ajouterais qu'une destination exotique n'est aucunement nécessaire pour faire d'un voyage une expérience qui en vaut la peine. Un voyage peut être gratifiant, riches en rencontres et incertain, tout en restant proche de chez soi.