Achille Morin Lemoine

Sage mais seul

Une vie "bonne" consisterait à s'éloigner de ses passions humaines pour atteindre une sorte de félicité calme et détachée des vicissitudes de la condition humaine.

Les sages sont unanimes : il faut s'efforcer de réduire nos ardeurs d'Hommes pour s'approcher au mieux du bonheur. Ce dernier se situerait dans un état de survol du monde et de ses passions, le philosophe regardant ses congénères avec le recul du sage.

Il serait alors en mesure de saisir les causes de leurs actions ("Il s'énerve pour cette raison" par exemple) et serait inatteignable, "tel un promontoire impassible au-dessus des flots" pour reprendre Marc-Aurèle. Cette attitude de retrait serait enfin la clé de la sérénité absolue, et donc du bonheur.

On peut distinguer deux objections à cette conclusion.

Premièrement, une vie de retraite est-elle une vie "bien vécue" ? Être sans cesse dans la compréhension d'autrui, induisant une certaine forme de passivité, nous permet-elle réellement de vivre pleinement les évènements qui prennent forme autour de nous ? Quand tout est relativisé, rien n'a vraiment d'importance.

En outre, il est évident qu'une telle démarche de prise de recul nous éloigne des autres. Tous n'ont pas le même intérêt pour les questions métaphysiques, ce qui induit fatalement une divergence dans la façon de penser le monde. Si l'humanité était tournée vers l'empathie et l'étude de ses propres afflictions, ça se saurait.

Dès lors, une question se pose. Même dans le cas où notre démarche amenait au bonheur, serait-il complet dans la mesure où il reste solitaire ? Est on heureux d'avoir raison quand on est le seul à le savoir ?